Asphalt Jungle

 





Que du goudron autour de vous, les fleurs fragiles qui le transpercent parfois vous étonnent encore. Vous me l'avez dit en souriant. Le goudron, ce tapis noir, trop grand pour un coeur déjà bien serré. Vous souriez quand même.

Un prénom. Jean-Paul.

 

Tituber, c'est toujours marcher, quelques pas de cendres qui restent à faire. Vous marchez encore. Des quidams vous regardent. Croyant que vous ne tomberez pas, parce que vous répondez "oui" à leur "ça va ?". Ils ne voient pas que vous êtes tombé depuis longtemps. Même plus de poussière à mordre ou plus la force de l'avaler. Juste ce vin qui réchauffe à peine ou qui rappelle "la vie d'avant"

 

Une vie avant le goudron ? Forcément, vous n'êtes pas né dans la rue ! Vous me raconterez peut-être, une autre fois. Pour l'instant toute votre vie est là, dans ce grand sac en plastique. Votre maison, traînée de rue en rue.

 

La pharmacienne fume sur le trottoir, n'aime pas votre proximité, ne vous aime pas. Ni le vouvoiement respectueux que j'ai à votre égard. Elle me le fait savoir en recrachant sa fumée avec une moue consternée. Elle ne sait pas que mon père m'a appris le respect des autres et que j'ai autant de déférence pour vos guenilles que pour sa blouse blanche. Elle ne sourit pas. Dommage, elle est déjà jolie sans sourire.

 

Quelle moue fera-t-elle donc, quand je vous prendrai en photo ? Pas le temps de voir, elle écrase sa cigarette sur votre goudron et sa blouse blanche s'engouffre dans la pharmacie. J'aurais bien aimé voir sa réaction. M'aurait-elle paru plus jolie encore ?

 

Tant pis, je préfère attendre pour la photo, demander votre accord. Vous vous appartenez encore, la vie ne vous a pas tout pris.

 

Vous me le donnez gentiment. Même l'autorisation de la publier sur mon blog avec quelques mots. J'en avais envie.

 

Je reviendrai, une autre fois, je vous donnerai un peu d'argent. Comme vous dites, "dans la rue, le plus dur c'est le concret". Du pain, quelques cigarettes et du vin, celui qui rappelle "la vie d'avant". Alors, vous raconterez et je vous écouterai. On se tutoiera, si vous le voulez bien, en signe d'amitié.

 

Peut-être, la pharmacienne soufflera-t-elle ses prochaines bouffées dans un sourire et n'écrasera plus ses cigarettes sur votre goudron. Peut-être...



Pour Jean-Paul


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Commentaires

Beau texte. Touchant. Le respect des autres, par rapport à ce qu'ils sont... et non ce qu'ils ont. J'ai du mal à détacher mon regard du regard de cette photo . Il transperce. Au plus profond . Sans illusion mais pourtant sans haine ( je le ressens comme ça en tout cas) A trés bientôt et contente de te revoir ! :-) Je t'embrasse
Commentaire n°1 posté par Marie Claire le 29/07/2007 à 16h19
C'est doux, c'est chaud, plein d'humanité Je le ressens comme cela malgré la situation Je vous remercie pour cette belle leçon Bien à vous
Commentaire n°2 posté par YB le 31/07/2007 à 20h34
de l'humanité dans ce très beau texte, de la dignité dans le regard de cet homme, un article plein de sens.
Commentaire n°3 posté par Christ.ian le 20/03/2008 à 10h29
Merci Robert d'avoir encore le temps, l'envie et l'amour de considérer, au travers de ton objectif, les HOMMES
Commentaire n°4 posté par Farida le 27/08/2010 à 19h40
 
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