Oh Marie

 






















C’était une femme, Marie. Jamais en robe, jupe ou tailleur. Toujours en pantalons. Comme pour écraser un peu sa féminité qui débordait de partout. Qui lui faisait peur. Presque mal. Elle était née et vivait en Corse, mais du sang de Calabre coulait dans ses veines.

 

Ses quarante-quatre ans avaient préservé la finesse des traits, des attaches, juste adouci des formes, généreuses, sans être excessives. Les longs cheveux noirs s’écoulaient autour d’un visage grave de belle italienne, presque fermé. Des yeux verts et foncés. Un regard de braise avivé au soufflet. Insoutenable, même si on s'essayait à le soutenir un peu, tant il était beau, profond, presque douloureux. Et une bouche, des lèvres.

 

C’était une femme, Marie. Chaque parcelle de son corps, jusqu’à la peau, une vraie promesse. Forcément des hommes avaient dû en souffrir. De ne pas avoir atteint ce paradis ou de l’avoir perdu. Pourtant, quand elle commençait à parler, sa voix rauque ouvrait les blessures, de celles que les hommes font, sans le vouloir, sans même le savoir. Elle avait eu mal, Marie. Mal, sans doute, de n'être aimée que pour son enveloppe, aussi belle fût-elle.

 

Elle aimait parler. De tout et de rien. Avec ses mots à elle. Elle n’aimait pas les gens trop légers, sans parole, ceux qui disent et qui ne font pas ; elle trouvait qu’il y en avait trop, que ça polluait la terre. Elle les appelait les farfales, les papillons en italien. Et encore, elle trouvait le mot trop joli.

 

Elle aimait dire non surtout aux hommes, surtout à ceux qui la désiraient. Rendre aux uns la souffrance apportée par les autres, disait-elle. Elle s'était faite toute seule et détestait, qu'on la prenne aux petits soins. Ceux qu'elle aurait voulus, elle n'en voulait plus.

 

Son île, elle l'aimait en automne, en hiver. Un peu parce qu'elle se vidait des grappes de touristes, beaucoup parce qu'elle n'aimait pas la chaleur, ni le beau temps. Elle préférait les ciels couverts, le froid piquant, les montagnes embrumées, la mer démontée. Elle pouvait rester des heures à regarder la colère bleue. Peut-être, dans chaque paquet d'écume né de ce fracas, brisait-elle un peu de ses propres colères.

 

D’elle, de son enfance, elle parlait très peu. Alors quand ça lui arrivait, on se pétrifiait. On oubliait sa beauté physique pour entrevoir celle de son âme, mais les mots, ceux qu’elle voulait dire pour la mettre en lumière, avaient du mal à lui venir. Son regard dur la protégeait encore.

 

Pour l’aider, il fallait presque se taire, juste l’écouter, avec le cœur. Oublier ses propres désirs Ce n’était pas qu’une enveloppe, Marie. C'était aussi un intérieur obscur, aussi brûlant que son sang. Juste la guider par quelques mots, sur lesquels on n’avait pas le droit de se tromper. Sentir sa gorge se nouer avec la sienne. Alors, elle commençait à parler. De sa vie. Quelques cendres tombaient sur le regard de braise, comme des fulgurances de tendresse, qu’elle aurait voulu cacher encore, mais les larmes perçaient, coulant sur son armure qui commençait à fondre. Et là, elle était nue.

 

 

De son enfance, elle aurait aimé d’autres souvenirs. Des parents très durs, sans être brutaux. Un père froid, distant. Une mère qui suivait. Jamais elle n’avait manqué de rien. Juste de l’essentiel. D’amour. Qu’on ne lui en ait pas donné, ou qu’elle n’ait pas su le prendre, peu importe, ça lui manquerait toujours. Déjà une cicatrice. Ouverte à jamais.

 

Les longs séjours au préventorium de Luri, un vieux couvent, la plus haute demeure du Cap Corse. Au pied d'un immense rocher surplombé d'une tour, la fameuse tour de Sénèque. Des moniteurs sévères. Les brimades, les coups qui pleuvent. Souvent. Elle ne disait rien Marie, elle rentrait sa rage, bâtissant dès son enfance une culture du refus. La haine des hommes.

 

Il y eut ce moniteur, devenu une célébrité locale, dont les travaux reconnus avaient été publiés. Autour de Luri, des heures de fouilles, aussi méticuleuses qu'harassantes, essentiellement réalisées par les gosses, permirent d'exhumer des vestiges archéologiques dignes d'intérêt. La main du moniteur avait donné plus de coups qu'elle n'avait gratté de terre. C'était pour "l'édification culturelle des enfants, auxquels il avait permis de réaliser son rêve…" Comme si elle n'avait pas eu de rêves à elle, Marie, à l'âge où elle portait encore des couettes et des petites robes bleues.

 

La main du moniteur avait aussi écrit quelques livres qui lui avaient fait une réputation de poète, d'humaniste… Elle n'aimait pas les livres, Marie, elle savait que la vérité ne s'y trouve jamais, encore moins celle des hommes. Comment la contredire ?

 

Fiancée à dix-sept ans, mariée à dix-huit, au village de Lavesina, sans tour génoise, lui. Singularité anecdotique ou peut-être le symbole d’une union qui ne dura que trois ans. Le temps de comprendre qu’elle n’aimait pas, que ce mariage n'avait été rien qu'une porte pour sortir de l'emprise familiale. Sa tour génoise, elle l’avait bâtie autour de sa fille, Séréna. La seule chose de bien qu'elle avait faite dans sa vie.

 

Après, des hommes. Beaucoup. Des bonheurs fugaces, des déceptions. Encore. Elle ne croyait plus en rien. Ni aux hommes, ni au monde. Quant au bonheur, c’était un Père Noël, auquel elle n’avait jamais cru. Elle avait rangé ses illusions dans un placard, depuis bien longtemps, et gardait encore des fardeaux sur les épaules. Le plus cruel d’entre eux, le sentiment de ne pas avoir donné assez d’amour à Séréna. Du bout de mon index, j'essuyais doucement ses larmes. J'avais envie de la contredire...

 

Mais… elle était là, Marie, elle parlait. Je n’arrivais plus à quitter ses mots. Je ne pouvais pas. Je l’avais rencontrée, au pied de la tour génoise de Miomo, sous un crépuscule flamboyant, deux kilomètres avant Lavesina. Près de ces roches, qui virent du vert au bleu, selon les heures du soleil.

 

Non, ce n'était pas une farfale Marie. Avant que je n'arrive en Corse, elle avait promis de me faire découvrir toute la beauté de son île, pas celle que des millions d'yeux viennent voir à la belle saison, mais la vraie, sauvage, inaccessible aux pinzutti comme moi.

 

Elle l'a fait. Et bien plus encore, elle m'a fait découvrir sa beauté, la moins accessible, celle de son âme.


Pour Marie


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Commentaires

faire découvrir la beauté de son âme à celui qui en parle si bien, quelle belle histoire que celle de Marie .....................
Commentaire n°1 posté par Kao le 24/10/2007 à 21h11
Beaucoup de tendresse (ou d'amour) dans tes mots ... l'emploi de l'imparfait rend ce texte bouleversant...
Je suis déjà venue le lire et j'avais eu de mal à laisser un commentaire. Certaines phrases qui font écho certainement. Aussi.
Commentaire n°2 posté par Marie-Claire le 27/10/2007 à 23h47
Il suffisait de quelques mots en plus le petit plus qui fait que MARIE parait encore plus belle, encore plus vraie, merci  marie merci à toi le poête merci pour tes moments magiques de rêves amicalement sylvie.
Commentaire n°3 posté par sylvie le 06/11/2007 à 15h05
Je n'en finis plus de lire Marie; ses souffrances, son humanité, nos ressemblances...Une fois de plus, touchée en plein coeur, à en pleurer. Et je ne sais plus si je dois t'en remercier, ou te detester.
Commentaire n°4 posté par Valérie le 18/11/2007 à 23h23

Oh Marie...
Histoire banale d'une rencontre. Les gens se croisent, se frôlent, s'aperçoivent, s'ignorent et pensent à des milliards de possibles. Parfois ils se touchent, se hument, se regardent dans le noir de l'oeil - au plus profond - , s'entrechoquent.
Histoire banale d'une femme, parangon précieux de toutes les femmes, des femmes du sud. La souffrance en héritage.
Le sud, la douleur, la mer, la Mère, l'amer... Histoire banale et magie des mots... Très envoutant... Ton blog c'est un peu Paris Match, '"le poids des mots, le choc des photos". Avec des âmes en plus, et des femmes, beaucoup de femmes,  ton meilleur public (le seul ?).

Commentaire n°5 posté par Gibbule le 20/11/2007 à 20h37
sais tu que cette photo me transperse d'émotion ?

bises
Commentaire n°6 posté par Charlotte le 01/03/2008 à 13h51
Un très beau texte illustrés parfaitement
Commentaire n°7 posté par Panographie le 07/03/2008 à 16h54
J'aime beaucoup l'harmonie des couleurs de la photo
Commentaire n°8 posté par Vincent Gruyer, panographie le 03/04/2008 à 18h25
Marie me rapelle quelqun que je connais très bien dans un autre lieux dans une autre vie

nanou
Commentaire n°9 posté par salamandre le 12/04/2008 à 22h43
des mots d'amour, en touches esquissés, où la souffrance nous effleure, et rend plus belle encore cette femme diamant.
merci pour tes mots,
merci également pour ton passage sur ma page.
lita
Commentaire n°10 posté par lita.s le 05/05/2008 à 17h25
Je viens régulierement visiter doucement ton blog,article par article, et je le trouve vraiment de trés grande qualité. Bonne soirée.
Commentaire n°11 posté par fredo le 06/05/2008 à 18h17
Oui c'est beau ... je m'attarde sur la chute : car la beauté de l'âme est la véritable beauté d'un être humain. Parfois on se sent mal quand on découvre que l'autre nous aime juste pour notre physique, intelligence,etc...Et on se pose toujours la question si demain je ne suis plus ce que je suis, m'aimera t-on toujours? A bientôt
Commentaire n°12 posté par estelune le 25/05/2008 à 17h10
J'aime cette écriture en contact étroit avec la sensibilité du coeur, l'empathie s'installe et Marie, inconnue de moi il y a encore quelques instants fait désormais partie de mon univers.
Commentaire n°13 posté par Philippe le 29/05/2008 à 19h04
Vous allez dire que c'est du voyeurisme forcené mais moi j'aimerai bien la voir Marie ... est ce trop demandé à un artiste qui cumule les 2 passions d'écrivain et de photographe ? ce que je fais là c'est de la provocation calculée, mais j'assume.
Commentaire n°14 posté par Nath le 18/06/2008 à 20h08
Touchée! sans doute le fait que nous ayons le même prénom n'y est il pas pour rien mais j'ai aimé ces lignes et le portrait de cette femme, et le regard porté sur elle.
Commentaire n°15 posté par Deirdre le 19/06/2008 à 17h46
Un superbe et touchant portrait de femme... Je suis frappée en plein coeur,et je sens les larmes venir alors que j'aurais voulu les retenir. Parce que chez Marie, il y a ces douleurs cachées sous la carapace, que certaines d'entre nous, les femmes, connaissent, hélas trop bien.
Commentaire n°16 posté par katherine le 20/06/2008 à 16h55
Ils sont magnifiques les regards que tu poses tant dans tes mots... que dans les chemins du ciel de tes photos. Tu es un capteur d'essence... dans ton regard les âmes sont mises à nues... Mais tu y livres aussi la tienne dans toute sa sensibilité. Je suis heureuse de ton passage dans mes mots il m'a mené jusqu'à un beau chemin étoilé.
Commentaire n°17 posté par Babou* le 24/06/2008 à 21h23
magique récit...
Commentaire n°18 posté par soeur-cactus le 20/07/2008 à 14h10
une belle marque de respect , pour cette femme qui marquée par les aléas de la vie a gardé sa pureté dans l'âme que beaucoup de femmes n'ont pas !! je trouve ce texte très beau et de plus celle qui nous mis au monde ma soeur et mes deux frères s'appelait Marie. amitiés. tony
Commentaire n°19 posté par tony le 02/08/2008 à 11h05
Très émue à la lecture de ce texte! Il est tellement vrai. Les gens sont si superficiels qu'ils ne voient pas la beauté intérieur celle que la vie nous forge avec ses joies et ses peines, ses blessures au coeur qui nous façonnent l'âme parcequ'elle ne cicatrisent pas en profondeur...Il n'y a que LUI (ou elle) si il sait s'en approcher qui peut savoir, ecouter et apprécier la femme, celle du dedans! Il est dit que, "L'essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu'avec le coeur " St Exupéry Bien à Vous, vos écrits sont superbes que d'émotion... Co
Commentaire n°20 posté par Corinne le 04/08/2008 à 11h01
Marie.......Belle , rebelle , sauvage , fière , majestueuse , mystèrieuse , secrète , à peine soumise jamais conquise.....Image bien représentative de notre île .....De la beauté à l état pur ........Mya
Commentaire n°21 posté par Mya le 11/08/2008 à 10h11
Il n'est pas nécessaire d'avoir une photo de Marie comme c'est demandé dans un commentaire. Avec ce texte vous nous offrez un miroir dans lequel il suffit de se regarder pour voir Marie ou la Marie qu'il y a en chacune de nous. Un regard magnifique.
Commentaire n°22 posté par Ariane le 16/08/2008 à 16h23
Identification totale à cette lecture au point de regretter (je hais ce mot!) de ne pas avoir les yeux de braise, ni les cheveux bruns et de les avoir coupés!
Commentaire n°23 posté par line le 16/08/2008 à 17h55
Que ce texte est beau ! Magnifique ! Certaines rencontres changent notre regard sur la vie... ;-) Très émouvant.
Commentaire n°24 posté par kris le 27/08/2008 à 13h24
Cet oeuvre ne m'a pas laissé insensible. Plus j'avançais dans ma lecture, plus je sentais les larmes me monter aux yeux qui sont parvenues à rouler sur mes joues. Je me suis tellement retrouvée dans ce magnifique écrit. Que d'intensité.... Je dis bravo artiste. Ta plume a un pouvoir extraordinaire. Symphonie
Commentaire n°25 posté par symphonie le 22/02/2009 à 14h45
 
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