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"Les chemins de poussière" blog d'écriture de Robert Loï
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Lisa
Vingt-trois ans et déjà des années de galère à arpenter les rues noires d'une ville trop grande pour toi ; à chercher le feu des soleils qui n'ont pas brûlés au
creux de ton enfance ; à croire les aspirer avec une aiguille du fond de la cuillère pour les porter jusqu'à ton cœur par le creux de tes veines. Te trouer la peau sans combler tes trous d'amour.
Ton sang c'était de l'eau, depuis bien longtemps.
Je t'avais croisée un jour, au hasard de tes errances. Tu t'étais blottie dans mes bras, je n’osais pas bouger. Tu pleurais en silence de cette vie de misère, de ce
corps décharné, sillonné de veines qui n'étaient plus bleues, ce corps toujours beau qui ne t'appartenait plus. Une étreinte frileuse et brûlante qui remontait le temps…
Nous avions treize ans ; nous nous retrouvions à la sortie du collège, sous la passerelle hideuse du quartier Saint-Lazare à Marseille. No man's land urbain,
gardien de nos mots bleus. Les premiers, qu’on ne peut dire que seuls au monde. Le roulement incessant des véhicules sur nos têtes et la crasse des piliers de béton luisant sous les néons n'y
pouvaient rien : nous nous les étions dits.
Je ne sais pas si tu pensais à ça en pleurant. Tu es repartie pour quelque années encore jusqu’au dernier jour de ta vie.
Ce jour-là, tu avais bien vendu ton corps, sans même que ça ne te réchauffe. Plus rien ne pouvait te réchauffer , même plus ce rêve blanc avec ce goût de mort dans
la bouche.
Il t'avait donné un sachet pas plus gros que d'habitude, il t'avait dit en t'éjectant de chez lui : « Va doucement, j'ai pas eu le temps de la couper celle-là, mais
tu as été gentille avec moi aujourd'hui, alors c'est pour te faire plaisir, tu vas t'envoler", « n’en mets pas beaucoup, shoote-là en deux ou trois fois ».
Un petit oui de la tête remua tes boucles blondes, comme un petit ange bien sage. Oui tu allais t'envoler, avec les ailes que tu t'étais collées, celle du rêve
blanc. Il était repu, il avait pu disposer de toi sans tabou. Tu n'avais plus de barrières. Cris de douleurs, cris de souffrances, tu ne pouvais plus.
En mettre un peu plus dans la cuillère, envie d'avoir chaud encore une fois, en tapotant le sachet pour que glisse cette neige qui n’avait pas la même couleur que
d’habitude. L'automne commençait à peine, mais tu avais froid, déjà. Tu avais toujours froid. Tu grelottais dans ce pull bleu trop grand pour toi. Comme tes yeux.
Encore ouverts. Les passants qui t'ont trouvée là, n'ont pas osé les regarder. Personne pour les fermer. Là, toute seule au pied d'un escalier. Les yeux encore
ouverts ne voyaient pas la dernière couleur, celle des gyrophares bleus dont l'éclat parcourait sans faillir ton visage creusé.
Ce n’était pas la petite marchande d’allumettes, juste une victime consentante des marchands de mort.
Quelques images ont dansé avant que ton cœur ne s’estompe. Les longues heures de défonce perdues sur des bancs tristes. Les étreintes glacées de dealers avides,
consenties contre la neige sale. Les séjours en psychiatrie abrutie de tranquillisants, à déambuler sous des néons sans couleurs, des murs sans tons, des rires sans joie, des pleurs sans
peine.
Oh Lisa, j’espère que tu as vu aussi danser quelques images de ton enfance…des images d'avant l’an zéro, des images d’avant la neige…